Une photo les montre à la Coupole en 1969. Ils sont à table, ils finissent de déjeuner. Il porte une chemise polo sous sa veste, et elle, son col roulé et son célèbre turban. Un vieux couple. Lui, le corps détendu, un peu épaissi, elle mince et droite, l'½il aigu. Ils regardent ensemble dans la même direction. Autour d'eux, on devine la rumeur de la brasserie, les allées et venues, le choc des couverts sur les assiettes qu'on débarrasse. Ils déjeunent ainsi tous les dimanches. Ils se sont connus à 20 ans. Ils n'ont jamais vraiment habité ensemble. Et pourtant, leur Paris est bien le même, circonscrit dans un périmètre étroit, à cheval sur le 6e et le 14e : au nord, Saint-Germain-des-Prés et le Panthéon, au sud, Montparnasse et Denfert-Rochereau. Elle, elle est née boulevard Montparnasse, au-dessus de la Rotonde, elle finira ses jours à quelques encablures, rue Schoelcher. Lui, il a passé son enfance rue Le Goff, près du jardin du Luxembourg, il mourra avenue Edgar Quinet. « Paris, c'était mon village » écrit Jean-Paul Sartre dans ses Carnets de la drôle de guerre. Et l'on songe qu'ils sont bien de cette époque où l'on appartenait à son quartier comme à son village. Leur Paris est donc à l'image de leur origine, de leur condition sociale, de leurs amitiés, de leur travail : deux intellectuels bourgeois voués à la création et à la liberté, mais aussi à la conquête. Montparnasse et Saint-Germain-des Prés, donc, comme un raccourci de leur vie. Bien sûr, il y eut des échappées, forcées (les postes en province, le stalag) ou voulues (les voyages, nombreux). Ils ont aimé d'autres villes : New York où chacun d'eux rencontre - séparément - l'amour, ou Rome. Mais on est surpris de voir combien les autres quartiers de Paris, comme Belleville et Ménilmontant, restent exotiques. Etudiante, Simone de Beauvoir y donne quelques cours à des apprenties couturières. Ils aiment aussi la rue des Rosiers. Ils y feront ensemble des excursions : le Paris des ouvriers et des étrangers n'est pas le leur.
Reste que les lieux qu'ils hantent n'ont rien à voir avec notre Saint-Germain sur papier glacé. Au contrat qui les unit sans les emprisonner, Sartre et Beauvoir associent un mode de vie qui est aussi une profession de foi. Durant une dizaine d'années, des hôtels, parfois minables, leur servent de domicile : le Royal-Bretagne, le Mistral, le Danemark ou le célèbre hôtel de La Louisiane, rue de Seine, leur permettent d'alléger au maximum les contingences de la vie quotidienne. Des générations d'écrivains en herbe les ont singés en écrivant au Flore ou aux Deux-Magots. Le livre de Jean-Luc Moreau analyse très bien ce mythe qui repose à l'origine sur une conception de l'écrivain aux antipodes de l'intimité bourgeoise et de l'intériorité proustienne : « Sartre, c'était notre Dehors » rappelle Deleuze. Avec la vogue de l'existentialisme et la célébrité, viendra le repli stratégique. Le bar du Pont-Royal remplace Le Flore. En 1946, Poulou s'installe chez sa maman, au 42 rue Bonaparte. Les attentats de l'OAS dont il est la cible l'en chasseront 16 ans plus tard. Simone de Beauvoir, elle, loue un studio rue de la Bûcherie. Pas de salle de bains, mais une vue sur les flèches de Notre-Dame, et surtout, l'espoir d'accueillir au « Beauvoir-Bûcherie Hôtel » son amour américain, Nelson Algren. Le Goncourt lui permettra ensuite d'acheter un studio d'artiste, non loin du cimetière Montparnasse. Ce cimetière, où ils seront tout deux inhumés, l'appartement de Sartre le surplombe du 10e étage. « Tout homme a son lieu naturel, ni l'orgueil ni la valeur en fixent l'altitude : l'enfance décide. Le mien c'est un sixième étage parisien avec vue sur les toits », avait-il écrit dans Les Mots. Simone préférait les rez-de-chaussée.
Quant à la Place Sartre-Beauvoir, cherchez-la bien. Comme le signale avec humour Jean-Luc Moreau, il s'agit tout simplement de l'embranchement du boulevard Saint-Germain avec la rue de Rennes. Sartre-Beauvoir : un carrefour.
Vous l'aurez compris, ce livre illustré de documents d'archives et de photos inédites est plus qu'une simple promenade sur les pas des deux écrivains. Il retrace et interroge avec brio le double parcours d'un couple devenu, aux yeux du monde entier, la figure même d'un certain Paris.
Le Paris de Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir
Texte : Jean-Luc Moreau. Photographies : Bruno Barbey. Ed. Chêne, 39,90e (261,75 F).